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 De l’usage de la censure sans appel pour imposer aux photographes des limites à leur art sur les sites commerciaux d’Internet

 

La censure discrète mais réelle, des administrateurs de certains sites commerciaux dits de communautés de photographes, bat son plein. Les blogs échappent (pour longtemps ?) à cette tendance car ils ne sont pas encore motivés par le côté obscur de la concentration de photos : la motivation financière.

 

Et ce n’est pas parce que votre inscription à de tels sites est parfois « gratuite », qu’il n’y a pas de motivation commerciale. Les publicités restent naturellement la ressource principale de revenus.

 

Ces grands censeurs bien dans leurs petites baskets, rejettent sans appel vos photos dès lors qu’un visage dans la rue pourrait être revendiqué par un anonyme ou si votre photo est trop « contestataire » voire atypique. Et lorsqu’un sein ou une poitrine a l’outrecuidance de s’afficher, votre photo est cantonnée dans le goulag de la rubrique « nu ».

Rodin, Botero ou Maillol sont dans la rue et nos photos dans un ghetto.

 

Les « CGU » (comprenez les Conditions Générales d’Utilisation), vous sont jetées à la figure et même si vous contestez leur interprétation, votre photo est brulée sur le bûcher du risque commercial minimum. Et si vous souhaitez réellement rétorquer à la censure, vous découvrez que certaines CGU stipulent que la loi d’un autre État prévaut malgré une page d’accueil du site en français, voire des règles de confidentialité rédigées en langue étrangère ! Il y a manifestement là des clauses illégales car la bonne foi de l’internaute est abusée.

 

Certains sites réservent même l’accès de la rubrique « nus » qu’à ceux qui paient un abonnement annuel. Comme si l’acte de voir la nudité partielle ou entière d’une femme ou d’un homme était à la limite du délit, en tout cas pas accessible à tous. Parfois, seule l’attitude du personnage entraîne l’emprisonnement dans le carré des exclus.

La « morale » se mêle donc aux règles de la discrimination photographique.

 

Le photographe qui met son œuvre dans la rubrique « nus » se sent un peu coupable comme l’homme qui achète sa revue coquine dans un kiosque. Et ceux qui découvrent ces photos sur leur écran, peut-être encore plus !

 

Bien sûr, nous pensons naturellement aux enfants. Mais hélas, la raison n’est pas là car les photos de nus dans ces « communautés » ont déjà subit une autocensure puis une censure des gardiens du site et n’ont donc pas de caractère pornographique. D’ailleurs, un refus « proportionné » et équitable des images violentes ou pornographiques est tout à fait admis et justifié par la majorité des Internautes.

 

Mais ces sélectionneurs, zélés pour certains, doivent comprendre la demande de l’artiste: « touche pas à mon travail photographique ! ».

 

« Autrefois, les seins d’une femme servaient à nourrir les enfants, aujourd’hui ils servent à nourrir les cinéastes » disait Jules Romain dans Knock. Aujourd’hui, vont-ils nourrir les sites de photos qui restent avant tout commerciaux ?

 

La question ne doit pas être balayée d’une main de gardien révolutionnaire qui vous donnera le nombre de photos stockées et vous démontrera que les « nus » en représentent une partie négligeable. Mais combien de « clics » sur ces photos, souvent de très belles compositions où le professionnel et l’amateur ne se distinguent plus ? Beaucoup ! Ce qui ne diminue pas pour autant la qualité des autres travaux photographiques.

 

Certains sites pratiquent la censure des êtres humains en refusant tout simplement les photos avec des personnes dont les traits seraient visibles, quelle que soit la prise de vue et même s’ils ne sont pas reconnaissables (maquillage, vue en contre-plongée, etc.). Les photographes qui n’auraient pas toutes les autorisations, sont donc limités aux fleurs, insectes et paysages. Les êtres humains sont balayés au nom du principe de précaution et de l’intérêt commercial.

 

Une première voie serait donc de rendre au photographe, souvent client payant, ses droits d’artiste voire de consommateur en ne supprimant pas arbitrairement son travail et en lui laissant le choix du classement de ses photos sur le site.

 

 

Principe de précaution ou refus d’un espace pour l’art photographique ?

 

Chaque artiste doit être respecté dans son espace de recherche y compris les photographes dits « amateurs », qu’ils se soient investis dans la représentation de la nature ou celle des hommes et des femmes dans leur lieu de vie.

 

Le débat doit donc porter sur l’utilisation sans vergogne de la photographie des autres par de nombreux sites et hébergeurs, comme des sources de revenus à faible risque économique en bornant arbitrairement le champ d’exploration des artistes photographes pour ainsi « normaliser » (au sens de l’Union Soviétique des années 50-60) l’art photographique et éviter les éventuels déboires juridiques, au détriment de l’art photographique lui-même, de l’artiste et du public.

 

Pourtant, les grands photographes sont ceux qui comme Robert Doisneau, Henri Cartier-Bresson, Walker Evans, Eugène Atget , Raymond Depardon, Jacques Henri Lartigue, Izis, Larry Clark, Martin Parr et beaucoup d’autres encore, ont bâti leur renommée en photographiant des anonymes dans leur contexte quotidien.  Et nous pourrions même nous interroger si Man Ray, Herb Ritts, Tony Vaccaro ou Bettina Rheims ont eu toutes les autorisations pour exposer leurs œuvres. N’oublions pas le « baiser de l’Hôtel de Ville » de Doisneau et l’issue qui lui a été favorable dans la contestation du droit à l’image dont il a été l’objet. Robert Capa, malgré son statut de journaliste, et Karl de Keyzer ont-ils obtenu des autorisations de la famille du soldat photographié au moment de sa mort pendant la guerre d’Espagne ou des soviétiques dans la série East of Eden ?

Nan Goldin déclarait d’ailleurs dans une émission récente qu’elle n’a demandé qu’une seule fois une autorisation pour ses photos qui ont pourtant été vendues partout !

Araki a pris des dizaines de milliers de photos de personnes qu’il a publiées en grande partie: on doute qu’il ait eu toutes les autorisations.

 

Et nous, simples « amateurs » de photos, devons nous être exclus par quelques censeurs en herbe ? Pourquoi n’aurions pas le privilège de la grande censure publique avec les polémiques que cela entraîne. La grande censure ! Visible ! Comme le « Messieurs les censeurs, bonsoir ! » de Maurice Clavel en décembre 1971 face à Georges Pompidou. Ou le retrait des bannières noires de l’artiste Ko Sui Lan « travailler plus pour gagner plus » ce mois de février 2010 (remises depuis) ! Mais cela reste réservé aux journalistes ou artistes d’envergure et non pas aux photographes de la rue qui pourtant, marquent la vie quotidienne de notre temps…

 

Bien sûr, de grands spécialistes du droit vous expliqueront qu’aujourd’hui, le droit à l’image a pris une place bien plus importante qu’auparavant.

C’est en partie vrai, mais si cela concerne l’utilisation de photos dans le cadre artistique, ce droit est beaucoup plus nuancé.

 

De récents arrêts de Cour de Cassation française ont encore fait évoluer le droit à l’image pour qu’il soit « proportionnel » à la réalité des faits et non plus absolu.

 

Le 3 avril 2002, la Cour de Cassation a en effet apporté de nouvelles précisions sur le droit à l’image : l’image doit révéler un élément ayant un caractère intime et l’appréciation ne peut qu’être subjective et non plus objective.

 

Nous pourrions d’ailleurs faire référence au principe de proportionnalité figurant dans le Traité de Lisbonne qui impose une adéquation entre des moyens et un objectif.

D’autres arrêts sont des éléments utiles tel celui du 10 mai 2005 qui sépare le droit à l’image de celui de l’atteinte à la vie privée ou celui du 21 mars 2006 qui précise qu’à défaut d’identification, il n’y a pas d’atteinte à la vie privée et à l’image.

 

Il faut noter que, depuis longtemps, les Cours ont quasi systématiquement épargné les photographes dont les travaux n’avaient pas de caractère d’atteinte à la dignité, à l’intimité et qui s’inscrivaient dans une approche artistique.

 

La question est donc là : doit-on censurer une photo qui respecte la dignité de la personne photographiée dans un espace public et qui ne pénètre pas dans son intimité ?

 

La réponse serait en faveur de l’artiste si nous nous référons au droit français. Mais le serait-elle sous un autre droit – étranger – subrepticement glissé dans des « CGU » ?

 

L’exposition « Controverses, photographie à histoires » a donné un aperçu des orientations que les sites de photos et leurs hébergeurs pourraient adopter.

 

Le jugement du 2 juin 2004 du TGI de Paris - la 17ème chambre - a souligné que l’article 10 de la Convention Européenne stipule que « Toute personne a droit à la liberté d'expression. Ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu'il puisse y avoir ingérence d'autorités publiques et sans considération de frontière ». Le Tribunal a considéré "qu’il doit en être de même lorsque l’exercice par un individu de son droit à l’image aurait pour effet de faire arbitrairement obstacle à la liberté de recevoir ou communiquer des idées qui s’exprime spécialement dans le travail d’un artiste", bien que l’artiste considéré ait utilisé son travail à des fins commerciales (publication d’un livre de portraits pris dans la rue).

 

L’avenir de la photographie, à caractère commercial ou non, doit donc continuer sur la voie d’une création artistique dans le respect de la dignité humaine et de l’intimité. Mais dans le respect de cette ligne directrice, aucune censure ne peut être alors exercée. Et les administrateurs doivent le comprendre et ne pas restreindre l’espace de création des photographes !

 

Les blogs : l’avenir ?

 

Compte tenu de la logique commerciale des sites dits de communauté de photographes, il faut un contre pouvoir pour contraindre ces sites à accepter le petit risque de la solidarité avec les photographes qui leur assurent leurs revenus.

 

Le développement de blogs photographiques n’est-il pas l’avenir ?

 

Alors, « Messieurs les censeurs, bonsoir ! ».

 

Emmanuel Jahan -  http://www.life-in-europe.com

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